La présente analyse prend pour point de départ la tenue de la dernière réunion de la Commission mixte entre l’Union européenne et le Royaume du Maroc. Cette rencontre, attendue de longue date, s’est inscrite dans un contexte international marqué par de profondes transformations structurelles des relations internationales.
Dans ce cadre global en recomposition, la question de l’intégrité territoriale a connu des évolutions inédites, dont la plus récente est la résolution onusienne adoptée par le Conseil de sécurité 2797. Celle-ci a levé les ambiguïtés géopolitiques entourant un différend artificiel et a consacré la pertinence de l’initiative marocaine d’autonomie en l’érigeant en fondement de toute solution politique crédible.
Dans le sillage de ces recompositions accélérées, le débat européen sur le Sahara marocain ne peut plus être dissocié du nouveau contexte international, lequel redéfinit progressivement les référentiels politiques et juridiques encadrant ce dossier. Dès lors que la dernière résolution onusienne a clarifié le cadre géopolitique du différend et consacré l’initiative marocaine d’autonomie comme socle de toute solution politique réaliste, il devient légitime de s’interroger sur la manière dont les acteurs internationaux, au premier rang desquels figure l’Union européenne, appréhendent et traduisent ce tournant qualitatif.
L’analyse des formulations récentes adoptées par l’Union européenne sur le dossier du Sahara marocain met en évidence une contradiction de plus en plus difficile à justifier. Alors même que le dossier a profondément évolué sur les plans diplomatique, économique et sécuritaire, l’Europe continue de s’exprimer dans un registre sémantique hérité d’un différend artificiel, dont les ressorts politiques sont désormais largement identifiés. Cette posture se traduit par un usage constant de formules de précaution et de réticence, visant à accompagner l’évolution du dossier sans en assumer pleinement les implications stratégiques.
De ce fait, en reconnaissant que « qu’une autonomie véritable pourrait représenter une solution des plus réalisables et encourage les parties à faire part de leurs idées à l’appui d’une solution définitive mutuellement acceptable. », l’Union européenne rompt certes avec une neutralité procédurale longtemps figée. Toutefois, cette phraséologie demeure strictement encadrée par un vocabulaire non engageant, qui évite toute qualification exclusive ou structurante du cadre de règlement. Ainsi, le choix du verbe « pourrait » traduit une volonté de maintenir l’autonomie marocaine dans un registre de possibilité plutôt que de nécessité stratégique, en différant toute consécration politique explicite du cadre de règlement. Dans le même registre, l’absence de toute qualification exclusive, telle que « la seule base crédible » ou « l’unique cadre réaliste » , empêche ainsi de consacrer pleinement la centralité acquise de l’autonomie marocaine et entretient l’idée qu’un espace de renégociation demeure ouvert, en décalage avec la dynamique onusienne et internationale.
Cette prudence lexicale, si elle demeure conforme aux équilibres diplomatiques de l’union européenne, appelle néanmoins une lecture élargie de ses implications au regard des contraintes stratégiques contemporaines.
Quand l’Europe valide sans décider
Cette retenue est confirmée par le choix précis des termes employés à l’égard du cadre onusien. En se limitant à « saluer » l’adoption de la résolution 2797, et non à la « soutenir » ou à en endosser explicitement la portée politique, l’Union européenne adopte une posture volontairement non engageante. Or, la sémantique même de cette résolution consacre sans ambiguïté l’autonomie proposée par le Maroc comme le seul cadre de négociation future. En ce sens, en privilégiant le registre de l’acquiescement procédural plutôt que celui de l’adhésion stratégique, l’Union européenne n’initie aucune dynamique politique propre et se borne à accompagner une orientation internationale désormais consacrée dans le cadre onusien. De fait, la centralité du plan marocain ne s’inscrit pas dans une impulsion européenne propre, mais dans une vision stratégique de dimension internationale que l’Union accompagne de manière prudente et différée. Ce choix lexical n’est pas neutre. En s’abstenant de qualifier l’autonomie marocaine comme le seul cadre crédible et opératoire de règlement, l’Union maintient une distance calculée avec les évolutions concrètes du dossier, alors même que les dynamiques diplomatiques, économiques et institutionnelles convergent vers cette réalité. Dans ce contexte et à l’heure des recompositions géopolitiques rapides, cette posture relève moins d’une neutralité responsable que d’une difficulté persistante à assumer un choix stratégique clair.
Dès lors, cette lecture appelle un éclairage sur les déterminants institutionnels de la position européenne. À cet égard, cette ambiguïté s’explique en partie par les contraintes internes de l’Union. La référence récurrente à la cohésion des Vingt-Sept masque une réalité institutionnelle plus problématique, dans laquelle le principe de l’unanimité permet à un nombre restreint d’États membres d’exercer un pouvoir de blocage disproportionné. Ainsi, la position européenne tend à se réduire au plus petit commun dénominateur, présenté comme une « sagesse collective » alors qu’il traduit, en réalité, une paralysie décisionnelle.
À cette contrainte institutionnelle s’ajoute une logique juridique délibérément cloisonnée, qui éclaire la posture européenne sur le fond.
Sur le plan juridique, la position de l’Union européenne repose sur une dissociation volontairement entretenue entre reconnaissance politique et abstention juridictionnelle. En s’interdisant toute reconnaissance formelle de la souveraineté marocaine et en s’abritant derrière un vocabulaire strictement procédural, l’UE privilégie avant tout la préservation de son confort juridique interne, au détriment d’une lecture stratégique cohérente du dossier. La jurisprudence constante de la Cour de justice de l’Union européenne, principalement centrée sur les accords commerciaux et la notion de consentement des populations, est ainsi mobilisée comme un outil de précaution, voire de neutralisation politique, plutôt que comme un cadre d’analyse adapté aux mutations géopolitiques du conflit. Dans cette logique, l’Union européenne se réfugie dans la procédure pour différer la décision stratégique. De ce fait, elle « salue » les résolutions onusiennes sans en endosser la portée normative et reconnaît de facto l’autonomie marocaine comme cadre opératoire, tout en refusant d’en tirer les conséquences juridiques et politiques qui s’imposent. Ce positionnement permet à Bruxelles de maintenir une continuité formelle entre ses discours et son ordre juridique, mais au prix d’un décrochage croissant entre le droit invoqué et les réalités stratégiques du terrain. À force d’éviter toute articulation claire entre le registre juridictionnel et l’évolution du rapport de force régional, l’Union transforme la prudence juridique en ambiguïté stratégique, fragilisant ainsi sa crédibilité comme acteur géopolitique à part entière.
Cette inertie contraste avec la dynamique internationale à l’œuvre. Tandis que l’Union, en tant qu’entité, avance à pas comptés, plusieurs de ses États membres ont assumé des positions claires en faveur de l’initiative marocaine d’autonomie dans le cadre de la souveraineté marocaine. La France et l’Espagne ont explicitement consacré cette option comme cadre opératoire de règlement, rejointes par le Portugal, la Belgique et plus récemment la Suède. À cela s’ajoutent les pays du groupe de Visegrad, qui reconnaissent l’autonomie marocaine comme une approche sérieuse et pragmatique dans le cadre onusien.
À l’échelle globale, les États-Unis, le Royaume-Uni, Israël, ainsi que l’ensemble des pays arabes, à l’exception de l’Algérie, et africains ont déjà intégré cette réalité dans leurs choix diplomatiques. Il se creuse ainsi un fossé croissant entre la configuration effective du terrain, marquée par les investissements, les projets structurants et les engagements bilatéraux, et la prudence institutionnelle européenne, au risque de voir l’Union reléguée à un rôle suiveur dans un dossier désormais stabilisé.
Le Sahara marocain, la crédibilité stratégique de l’Europe à l’épreuve
Cette hésitation européenne intervient à contretemps, alors même que le contexte géostratégique de son environnement immédiat s’est profondément durci. La guerre en Ukraine a exposé, de manière brutale, les vulnérabilités structurelles de l’Europe : dépendances énergétiques, fragilité industrielle, déficit de capacités de projection et fragmentation stratégique. Elle a également replacé l’Union dans une posture défensive prolongée, contrainte de repenser en urgence sa sécurité, ses approvisionnements et la hiérarchisation de ses partenariats. Parallèlement, les États-Unis, engagés dans un recentrage stratégique vers l’Indo-Pacifique, assument désormais une lecture de plus en plus transactionnelle des relations internationales, fondée sur la contribution effective des alliés à leur propre sécurité et à la stabilité des espaces stratégiques périphériques. Dans ce nouveau cadre, la valeur d’un partenaire ne se mesure plus à des convergences déclaratoires, mais à sa capacité à sécuriser des zones critiques, à garantir la continuité des flux et à stabiliser des régions exposées aux chocs systémiques.
De ce fait, le flanc sud de l’Europe, longtemps perçu comme secondaire, devient un théâtre stratégique à part entière au cœur des interdépendances euro-africaines et euro-atlantiques, exposé à une accumulation de menaces hybrides mêlant terrorisme, criminalité transfrontalière, trafics illicites et instrumentalisation des flux migratoires. Face à ces risques systémiques, le Maroc s’impose comme un acteur d’ancrage, de stabilisation et de sécurisation en amont, capable de contenir les menaces à leur source et d’en limiter les effets sur l’espace européen et euro-atlantique. Ne pas clarifier sa position sur le Sahara marocain revient, pour l’Union européenne, à affaiblir sa propre crédibilité dans un environnement où la cohérence géopolitique, l’articulation euro-africaine et la lisibilité des choix conditionnent désormais le poids réel des acteurs stratégiques.
Cette retenue apparaît d’autant plus problématique que le Royaume du Maroc dispose d’atouts géostratégiques majeurs dans l’espace euro-méditerranéen et africain. État stable, doté d’une continuité institutionnelle forte et d’une capacité d’anticipation stratégique éprouvée, le Royaume s’impose comme un acteur central de stabilisation régionale et continentale et de projection stratégique. Les initiatives royales en direction de l’Afrique atlantique et du Sahel traduisent une stratégie assumée de souveraineté fonctionnelle sur les grands flux commerciaux, énergétiques et logistiques, à travers la structuration de corridors reliant le Sahel, l’Afrique de l’Ouest, l’Europe et l’Atlantique Sud. En ce sens, le projet de gazoduc Nigeria–Maroc s’inscrit pleinement dans cette logique. En effet, au-delà de sa dimension énergétique, il constitue un levier géopolitique majeur de sécurisation des approvisionnements européens, de diversification des sources et de réduction des vulnérabilités stratégiques mises en évidence depuis la guerre en Ukraine. En articulant stabilité territoriale, connectivité africaine et sécurité énergétique euro-méditerranéenne, le Maroc se positionne ainsi comme un pivot stratégique dont la pleine reconnaissance conditionne la cohérence et l’efficacité de toute architecture européenne de sécurité au Sud.
Ne pas s’inscrire pleinement dans cette dynamique représente pour l’Europe un coût d’opportunité majeur. Laisser se structurer, à sa périphérie immédiate, des axes de circulation et d’influence sans vision politique claire ni partenariat stratégique assumé affaiblit sa lisibilité géopolitique, à un moment où la maîtrise des flux est devenue un levier central de puissance.
Dans ce contexte, une reconnaissance européenne claire de la souveraineté marocaine sur les provinces du Sud ne relèverait ni d’un alignement idéologique ni d’un renoncement juridique, mais d’un choix géostratégique rationnel. Elle permettrait de consolider le flanc sud de l’Europe, de structurer un pôle régional de stabilité et de réduire durablement les tensions régionales. À l’inverse, le maintien d’une ambiguïté prolongée continue d’alimenter l’illusion, à Alger comme dans les camps de Tindouf, que l’obstruction peut encore produire des dividendes diplomatiques.
Désormais, le dossier du Sahara marocain dépasse le cadre d’un différend hérité du passé. Il constitue un test de crédibilité stratégique pour l’Europe. Le Maroc ne se situe plus dans une logique d’attente, sa trajectoire étant désormais consacrée, grâce à la clairvoyance de Sa Majesté, par un faisceau de reconnaissances internationales et par des transformations irréversibles sur le terrain, qui conjuguent développement économique, ancrage démocratique des provinces du Sud et intégration stratégique aux grands flux régionaux et internationaux. En revanche, l’Europe ne pourra durablement sécuriser son flanc sud sans le Maroc. C’est pourquoi, une plus grande lisibilité de la position européenne sur le dossier du Sahara marocain ne relèverait pas d’un geste politique, mais d’un impératif stratégique vital. De ce fait, dans un monde structuré par la clarté des choix et la hiérarchisation des intérêts et des priorités, l’Europe n’a plus à se limiter à un accompagnement passif. La question demeure de la capacité à structurer une contribution européenne en adéquation avec l’esprit et les finalités de la résolution 2797.
À l’issue de cette analyse, une conclusion s’impose avec évidence : Dans le monde qui vient, la neutralité ne protège plus, l’ambiguïté n’équilibre plus et l’hésitation ne rassure plus : seule la clarté stratégique fait l’histoire — et sur le Sahara marocain, l’histoire est déjà en marche.
Cherkaoui Roudani-Expert en géostratégie et sécurité
