Rabat-Le12

 

Le diabète est l’une des principales urgences mondiales du 21ème siècle en matière de santé et figure parmi les dix premières causes de décès dans le monde. Comment peut-on y faire face à votre avis ?

En effet, il s’agit d’une réelle épidémie qui avance sans faire de bruit. Si l’on compare avec les années 80, on constate une augmentation de pratiquement 100%, voire plus. Face à ce fléau, la riposte peut se faire selon deux manières : tout d’abord, il faut adopter une bonne hygiène de vie collective, généralisée chez toute la population. En cela, il faut insister sur l’hygiène alimentaire en évitant les sucreries et les lipides, en mangeant à sa faim de manière équilibrée. Trois repas par jour sont suffisants en veillant à diversifier les aliments (céréales, légumes, fruits…).

Il faut ajouter à cela la pratique d’une activité physique qui permettra d’améliorer la sensibilité à l’insuline et réduire le poids. Sachant que l’obésité est l’un des facteurs déterminants dans l’apparition du diabète. Il est important de commencer cette activité physique dès le plus jeune âge, dans la mesure où le diabète commence à s’installer dès le jeune âge. Aux USA par exemple, 27 % des enfants de moins de 11 ans sont en surcharge pondérale.

L’autre moyen pour lutter contre cette épidémie consiste à renforcer le dépistage précoce. Il faut inciter les personnes au-delà de 40 ans à se faire dépister au moins une fois tous les 6 mois et à aller consulter au moindre symptôme comme une augmentation de poids inexpliquée par exemple.

En ce qui concerne les enfants et les adolescents, il nécessaire de les éduquer à manger mieux et à se faire dépister, pour prévenir cette maladie dont les complications peuvent s’avérer dangereuses et couteuses. A côté de cela, il faut aussi éviter d’autres facteurs de risque à l’instar du tabac, de l’alcool, du stress… .

 

Quelles sont les avancées en matière de détection, de prise en charge et de traitement du diabète au Maroc ?

Au Maroc, le ministère de la Santé fait de son mieux et prend en charge actuellement plus de 850000 diabétiques ramédistes et plus de 34000 diabétiques insulino-traités. Il mène des campagnes de dépistage, installe des centres dans toutes les régions du Maroc dédiés au diabète et forme le personnel médical et paramédical pour une bonne prise en charge du diabète.

Par ailleurs, les associations des diabétiques s’impliquent également dans la lutte contre le diabète en facilitant l’accès aux soins à certains diabétiques démunis, en leur dispensant des consultations, en leur réalisant des prélèvements…

De plus, nous avons désormais la chance de disposer au Maroc des Universités et des Facultés de médecine qui s’installent dans toutes les régions du Royaume dont les dernières à Tanger et à Agadir. Ces facultés participent à la formation des médecins qui vont rester dans leurs régions et y prendre en charge les personnes diabétiques.

Aussi, nous disposons de plus en plus de spécialistes qui prennent en charge cette maladie. Dans ce sens, les médecins généralistes sont également appelés à se perfectionner dans la prise en charge du diabète et donner un coup de main aux médecins spécialistes.

Par ailleurs, les familles qui s’occupent d’un membre diabétique doivent recevoir une formation pour les aider à optimiser la prise en charge de la maladie.

D’autant qu’on dénombre de plus en plus de diabétiques insulino-dépendants parmi les jeunes enfants et cela représente une lourde charge pour les parents.

En matière de traitement, le Maroc n’est pas à la traine. Nous disposons de toutes les nouveautés thérapeutiques et de tous les médicaments pour traiter le diabète. Seulement, l’accès à ces médicaments est difficile et leur prix devient de plus en plus élevé.

Il faudrait donc généraliser l’AMO, conformément à la volonté exprimée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI lors de son dernier discours, surtout avec l’avènement de la covid-19. La généralisation de la couverture sociale doit être totale d’ici 2023.

Quels sont les défis qui restent à relever ?

Faute de moyens, la prise en charge dans les pays en voie de développement laisse à désirer.

Au niveau de l’ANAM, les maladies de longue durée absorbent plus de 50% du budget de la CNSS et de la CNOPS qui vont directement à 5 maladies dont le diabète, ce qui est énorme.

N’oublions pas que le diabète génère des complications graves comme l’insuffisance rénale, la cécité, les amputations, les problèmes cardiovasculaires dont la prise en charge coûte très cher. En outre, la maladie va affecter des personnes en pleine activité dont les secteurs économiques et sociaux ont besoin.

Pour surmonter ces défis, les jeunes doivent participer à la lutte contre les maladies non transmissibles et ce de manière précoce. Par ailleurs, les recommandations de l’OMS, que le Maroc suit, ont pour objectif l’amélioration de la prise en charge du diabète pour prévenir ses complications.

Et comme précédemment dit, de plus en plus de problèmes de surpoids sont observés chez les jeunes et la maladie commence à s’installer chez les enfants. Le diabète de type 2 se déclare de plus en plus également chez l’adolescent. Et quand le diabète apparait dans un âge jeune, les complications qu’il va provoquer à l’âge adulte seront désastreuses s’il n’est pas bien pris en charge.

Quelles sont les prévisions concernant la progression du diabète dans la région MENA et le Maroc?  

La région MENA connait actuellement une forte progression du diabète. En effet, cette région compte actuellement 12,2% de diabétiques. Elle comptera 13,3% d’ici 2030 et 13,9% en 2045. Au niveau mondial, il y aura quelques 450 millions de diabétiques en 2030. La région MENA à elle seule enregistrera le tiers de ce chiffre.

La région du Moyen-Orient est très affectée, avec des chiffres qui peuvent atteindre 25 % de diabétiques parmi sa population. Ceci s’explique par l’avènement de la manne pétrolière, le développement économique, l’accès à la civilisation occidentale, la surconsommation et l’alimentation à outrance, ce qui a augmenté la prévalence du diabète. Les habitants du Moyen-Orient sont, par ailleurs, les plus grands consommateurs de médicaments contre le diabète et contre l’HTA et d’autres maladies chroniques.

Au Maroc, une étude réalisée en 2006 a montré une prévalence de 13% de diabétiques et la dernière étude du ministère de la Santé révèle qu’il y aurait 12,5% de diabétiques dont la moitié ignorent qu’ils en sont atteints. Pour lutter plus efficacement contre ce fléau, il faut impliquer davantage tous les acteurs concernés par la prise en charge du diabète (le milieu associatif, les ONG, le gouvernement, le ministère de la Santé..). Il faut donc arrêter de croire que le ministère peut à lui seul lutter contre cette maladie silencieuse. La lutte contre le diabète doit également impliquer les médias pour vulgariser les messages de sensibilisation aux risques du diabète destinés aux citoyens.

Tout le monde doit vérifier son équilibre glycémique en consultant son médecin (spécialiste ou généraliste). Il faut savoir qu’un diabétique bien équilibré peut vivre normalement s’il respecte les conseils de son médecin.

Par ailleurs, pour lutter contre l’explosion du diabète, il faut que nos responsables, notamment les ministères de la Santé et de l’Education, mettent en place des programmes pour expliquer les méfaits d’une alimentation déséquilibrée.

Dans cet ordre d’idée, le gouvernement a augmenté les taxes des produits sucrés. A mon avis, il faudrait carrément supprimer la subvention destinée aux produits sucrés pour que la consommation de sucre baisse et que le prix des produits sucrés reflète le prix réel, comme ce qu’a fait l’Europe pour lutter contre le diabète.

 

Quel a été, selon vous, l’impact de la covid-19 sur les diabétiques ? Et quels conseils pouvez-vous prodiguer aux diabétiques en cette période de pandémie ? 

Toute infection chez un diabétique doit être prise au sérieux. En ce moment, nous ne parlons que de la covid-19 et nous oublions les grippes saisonnières et les autres infections.

Il faut savoir qu’un diabétique est une personne dont l’immunité est défaillante. Cette immunité baisse encore plus en présence d’un microbe ou d’une infection. Pour cette raison, la covid-19 doit être traitée autant que les autres infections chez les diabétiques.

Un diabétique doit toujours se laver les mains et faire attention à ce qu’il mange. Il ne doit pas fréquenter les personnes malades et les lieux confinés. Il doit se protéger deux à trois fois plus qu’une personne non diabétique.

Et même s’il est contaminé, un diabétique bien équilibré et bien suivi n’a rien à craindre. Il doit s’isoler et prendre son traitement.

Par ailleurs, nous avons constaté durant cette épidémie que beaucoup de diabétiques n’ont pas consulté durant le premier confinement. Ceci a entrainé un déséquilibre de leur maladie. Ils étaient donc une cible facile pour la covid-19, puisque l’infection altère leur immunité, ce qui va entrainer une décompensation de leur diabète, une apparition d’acétone dans leur sang et probablement même leur hospitalisation dans les services de réanimation.

Afin d’éviter ces complications, tout diabétique doit se protéger au maximum. Il doit manger sainement, surveiller son hémoglobine, sa température, sa glycémie, et consulter à distance son médecin, et ne pas céder à la peur démesurée car le stress altère l’immunité.

Nous savons tous que pendant les grippes saisonnières plusieurs diabétiques décèdent s’ils ne sont pas bien pris en charge et s’ils ne bénéficient pas des soins adéquats.

Par conséquent, en cette période de grippe saisonnière, il faut conseiller aux diabétiques de se faire vacciner et les rassurer quant au nouveau vaccin qui a été cette année renforcé pour mieux les protéger. D’autres vaccins peuvent être conseillés aux diabétiques par leur médecin traitant, notamment celui contre le pneumocoque, en attendant de disposer d’un vaccin anticovid.

 

Quelles sont les nouveautés des activités de la SMEDIAN ?

La Société Marocaine d’Endocrinologie, diabétologie et nutrition (SMEDIAN) continue d’œuvrer dans la recherche, la formation continue et l’amélioration de la prise en charge des patients dans les différentes branches qu’elle couvre, en particulier : l’endocrinologie, la diabétologie et la nutrition.

Elle organise des événements annuels dont le congrès qui aurait du être tenu au mois de juin mais qui a été reporté pour cause de covid-19. Il aura lieu en semi-présentiel du 17 au 20 décembre 2020 à Marrakech. Ce congrès devait être jumelé au congrès maghrébin mais avec la covid-19, ce dernier a été reporté jusqu’en 2021.

En attendant, nous avons organisé des webinaires en collaboration avec des laboratoires. Notre mission principale étant de dispenser de la formation continue, que ce soit en faveur des endocrinologues, des diabétologues, du personnel paramédical, ou encore nos collègues généralistes.

Nous avons également créé « les jeudis de la SMEDIAN ». Ce sont des webinaires qui s’intéressent à une pathologie, endocrinienne ou en diabétologie, et qui ont connu une grande réussite. Le prochain webinaire s’est tenu le 19 novembre 2020 et sera porté sur la vaccination.

En parallèle, la SMEDIAN a également participé à des travaux de recherche en période de pandémie, notamment les « Recommandations de bonnes pratiques de prise en charge des malades covid-19 et non-covid-19 après la levée du confinement », publiées en juin 2020 par le CNOM. Aussi, la SMEDIAN publie son propre journal, le « Journal Marocain d’Endocrinologie et de Diabétologie » (JMED) dont je suis le directeur avec la collaboration du Pr Iraqi Hind qui est la secrétaire de rédaction.

 

Un dernier message

 

Nous avons perdu beaucoup de médecins dans cette pandémie. Ils sont morts en tant que martyrs en essayant de sauver des vies et de défendre leur nation. Et ceux qui disent que les médecins se sont cachés, le nombre de décès enregistrés dans leur rang vient les démentir.

Chaque jour, nous sommes devant nos patients que nous soutenons et traitons avec beaucoup de courage. J’espère que nous aurons la récompense dans l’eau delà. Que Dieu ait toutes les personnes décédées en Sa sainte miséricorde et les accueille dans son vaste paradis. Amen.

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