Au Maroc, comme dans toute démocratie qui se respecte, les élections ne se décident pas dans les pages des journaux, ni par la volonté des éditoriaux ou par l’ampleur de la couverture médiatique, ni selon un consensus artificiel entre les commentateurs.
Faut-il rappeler qu’elles se décident ailleurs : dans le silence des isoloirs et, en fin de compte, dans les urnes.
Avant le jour du scrutin, tout ce qui est écrit, dit, analysé, quel qu’en soit l’auteur, la position ou l’influence, ne peut être qu’une simple lecture, une hypothèse, une opinion ou une prédiction. Rien de plus.
Quant à la nomination du Chef du gouvernement, elle obéit à une autre logique. Elle n’est pas liée à l’intuition des médias, ni aux scénarios tracés à l’avance dans les colonnes des journaux.
La Constitution du Royaume fixe la règle du Jeu. L’article 47 est clair, à cet égard, et ne laisse place à aucune ambiguïté : «
Le Roi nomme le Chef du Gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des Représentants, et au vu de leurs résultats.
De ce fait, quand un support médiatique privilégie, avant que les citoyens ne se rendent aux urnes et se prononcent, une personne ou un parti comme le plus probable pour diriger le prochain gouvernement, il ne propose, au meilleur des cas qu’un simple scénario ou une projection qu’il espère se réaliser.
Ainsi, la prévision des résultats, quelque soit la qualité de l’analyse elle ne peut être que subjective et ne peut avoir aucun impact sur la réalité et sur les résultats des urnes.
Puisqu’on parle de Constitution, une règle ne devrait pas échapper ou ne devrait pas être ignorée par un journaliste qui se respecte. De ce fait, présenter des scénarios électoraux, en ignorant le cadre constitutionnel qui régit le processus démocratique ne contribue pas à éclairer le débat public, mais peut au contraire brouiller les pistes entre ce qui relève du commentaire et ce qui est soumis à la règle.
Il est également nécessaire de rappeler une vérité simple : la modernité ne peut pas devenir la propriété exclusive d’un seul parti.
Il est à rappeler que la modernité n’est pas une marque déposée, ni un brevet politique, ni un label que l’on peut donner à certains et refuser à d’autres.
C’est un projet politique et social plus large. La plupart des partis marocains s’en sont inspirés, à des degrés divers, tout en ayant des façons différentes de la penser, de la traduire politiquement et de la mettre en pratique sur le terrain.
Ainsi, déclarer qu’un parti est « le plus moderne » ne devrait pas être simplement un jugement de valeur issu d’un éditorial. Cela devrait plutôt pouvoir être confronté aux faits, aux programmes, aux pratiques, aux choix politiques et aux résultats.
Quant à l’idée qu’une femme accède à la tête du gouvernement, elle renvoie à une question tout à fait légitime, celle de la représentation des femmes et de leur accès aux postes de décision et de responsabilité.
Mais cette ambition aussi légitime soit-elle, ne devrait pas devenir un outil de promotion, avant que les électeurs ne se soient prononcés pour un choix partisan particulier.
La question ne concerne pas seulement une possibilité d’un précédent symbolique dans l’histoire politique du pays, mais aussi l’émergence d’une direction politique, composée d’hommes et de femmes, qui tire sa légitimité des urnes, accepte de rendre des comptes et est capable de prendre en charge la gestion des affaires publiques.
Alors, la vraie question n’est pas de savoir si un média soutient un parti ou s’y oppose. Le parti-pris éditorial relève de la liberté de la presse. Il est légitime, tant qu’il est annoncé et reconnu comme tel : une position, une lecture, une conviction éditoriale. Mais il perd cette légitimité, lorsqu’il présente une opinion personnelle comme une vérité objective, ou comme une expression préalable de la volonté générale.
Pourquoi ?
Parce que le problème commence précisément lorsque l’opinion personnelle est élevée au rang de volonté collective, ou lorsque les élections sont traitées comme une affaire réglée, à l’avance, avant que les citoyens ne se rendent aux urnes.
La politique n’est pas un concours pour la création des impressions. La démocratie n’est pas un sondage réalisé à l’intérieur des salles de rédaction.
Les médias peuvent influencer, convaincre, critiquer et défendre un projet politique. Ils peuvent même chercher à influencer le débat public et à le guider. Mais il ne peuvent jamais se substituer au vote des citoyens.
L’électeur choisit, les urnes décident et la constitution trace la voie et dessine les contours.
Quant à tout le reste, cela relève du commentaire, de l’analyse ou de la spéculation. Et toute spéculation, même si elle semble très sûre d’elle, reste porteuse d’une possibilité d’erreur.
C’est justement là que réside la force de la démocratie : dans cet espace d’incertitude qu’aucune prise de position ne peut éliminer. Tout reste possible, jusqu’au moment où l’électeur exprime son choix.
Quant à l’avis de Charai, il reste tel quel : une simple expression de volonté et de désir personnels.
Alors que la légitimité, elle a une source différente : elle émane de la volonté de la Nation.
Plus important encore, la protection du choix démocratique, n’est pas seulement une affaire qui concerne l’électeur. Ce n’est pas non plus une responsabilité exclusive des institutions. C’est une responsabilité collective qui s’impose à tous ceux qui défendent la modernité et la démocratie.
Alors, oui : nous sommes tous modernistes. Et nous sommes tous démocrates.
Et si nous partageons vraiment ces valeurs, protégeons ensemble le choix démocratique.
Laissons aux citoyens la tâche de choisir et
laissons les urnes décider.
Par -Abedl Alami
