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Dans le silence feutré de Beyrouth, une nouvelle s’est répandue comme une onde de chagrin : Fayrouz vient de perdre son fils cadet Halil, six mois à peine après la disparition de son aîné Zyad. Une douleur qui défie le langage, un deuil qui s’ajoute au deuil, comme si la vie s’acharnait à éprouver celle qui, depuis plus de soixante-dix ans, console tout un monde arabe par sa voix.

Fayrouz, plus qu’une chanteuse : une mémoire vivante

Fayrouz n’est pas une artiste comme les autres. Elle est une mémoire collective, un patrimoine émotionnel partagé de Casablanca à Bagdad, d’Al Qods à Beyrouth. Dans sa voix se mêlent la nostalgie, l’espérance, l’amour et la perte… Autant de sentiments qui ont traversé les peuples du Levant et du monde arabe au fil des guerres, des exils et des renaissances.

Née Nihad Haddad dans un Liban encore fragile, Fayrouz a incarné, avec les frères Rahbani, l’âme même de son pays : un Liban poétique, enraciné dans la douceur de ses villages, la ferveur de ses croyances et la complexité de son histoire. Elle a chanté l’aube, la patrie, la foi, la mère, l’enfant, la ville et la nostalgie. À travers elle, le Liban s’est raconté au monde. Mais derrière l’icône se cache une femme. Et aujourd’hui, cette femme est une mère en deuil.

La tragédie intime d’une icône

La tragédie n’est pas nouvelle dans la vie de Fayrouz. En 1988, déjà, elle avait perdu sa fille Loyal, arrachée trop tôt à la vie. Une première blessure, intime, silencieuse, jamais exposée, mais jamais refermée. Perdre un enfant est sans doute la plus inhumaine des épreuves. En perdre deux en l’espace de quelques mois relève de l’inconcevable. Zyad, musicien génial, esprit libre, héritier rebelle de l’univers Rahbani, s’est éteint il y a seulement six mois. Et voilà que son frère l’a rejoint dans la mort, laissant Fayrouz face à un vide que rien, pas même la musique, ne peut entièrement combler.

Trois enfants partis avant elle. Trois deuils qu’aucune mère ne devrait traverser.

Il y a dans cette succession de disparitions quelque chose qui évoque les tragédies antiques : une malédiction silencieuse qui frappe une figure presque mythologique. Mais Fayrouz n’est pas un personnage de légende. Elle est une mère qui a porté ses enfants, les a aimés, les a vus créer, et qui aujourd’hui les pleure.

Son chagrin est d’autant plus bouleversant qu’il demeure pudique. Fidèle à son retrait du monde, Fayrouz n’a jamais exposé ses blessures. Elle les a toujours confiées à la musique, comme on confie ses larmes à la nuit.

Une femme droite, une conscience arabe

Fayrouz n’a jamais été une artiste de compromis. Dans un Moyen-Orient déchiré, elle a choisi la hauteur. Ni propagande, ni vacarme politique : seulement la dignité. Pendant la guerre civile libanaise, elle est restée l’une des rares voix capables de rassembler au-delà des lignes de fracture. Chrétiens et musulmans, exilés et restés, tous se reconnaissaient dans ses chansons.

Elle a chanté Jérusalem quand d’autres se taisaient. Elle a chanté la paix quand le bruit des armes dominait. Elle a chanté l’amour quand la haine semblait régner.

C’est cela, aussi, Fayrouz : une forme de résistance par la beauté.

Quand la voix survit à la perte

Aujourd’hui, le monde arabe pleure avec elle. Car Fayrouz n’est pas seulement la mère de Zyad et de ses fils disparus. Elle est, d’une certaine manière, la mère symbolique de générations entières, bercées par sa voix.

Dans cette épreuve, elle rejoint la longue lignée des femmes fortes du monde arabe : celles qui tiennent debout malgré l’effondrement, celles qui portent le deuil sans renoncer à la dignité, celles qui transforment la douleur en silence habité.

Peut-être est-ce là le plus grand mystère de Fayrouz : avoir chanté toute sa vie la perte, la nostalgie et l’absence, et être aujourd’hui frappée par ce qu’elle a si souvent mis en musique. Comme si son art avait été une longue préparation à cette nuit.

Mais tant que sa voix existe, tant que ses chansons traversent les générations, ses fils ne disparaissent pas tout à fait. Ils vivent dans l’écho de ce qu’elle a offert au monde. Et dans ce monde endeuillé, Fayrouz demeure : droite, silencieuse, et magnifiquement éternelle.