{"id":51130,"date":"2026-02-18T16:59:27","date_gmt":"2026-02-18T16:59:27","guid":{"rendered":"https:\/\/le12.ma\/fr\/?p=51130"},"modified":"2026-02-18T16:59:27","modified_gmt":"2026-02-18T16:59:27","slug":"ksar-el-kebir-ksar-el-kebir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/le12.ma\/fr\/ksar-el-kebir-ksar-el-kebir\/","title":{"rendered":"\u00c0 Ksar El K\u00e9bir, une volont\u00e9 de vivre sur une terre fid\u00e8le \u00e0 sa m\u00e9moire d&rsquo;eau"},"content":{"rendered":"<h2><strong>Au coin de l&rsquo;avenue 20 Ao\u00fbt, Hassania enlace ses clientes apr\u00e8s une absence forc\u00e9e de dix-huit jours. Elle embrasse sa propre main, puis l\u00e8ve les yeux vers un ciel redevenu bleu, une pri\u00e8re muette pour ce retour au bercail, l\u00e0 o\u00f9 elle occupe, depuis vingt ans, ce petit morceau de trottoir, au c\u0153ur du poumon commer\u00e7ant de Ksar El K\u00e9bir.<\/strong><\/h2>\n<p><strong>\u00ab\u00a0La Rziza de chez nous n\u2019a pas d\u2019\u00e9gale\u00a0\u00bb, murmure-t-elle en manipulant ses tresses de p\u00e2te dor\u00e9e, alors que le pouls du march\u00e9 s\u2019acc\u00e9l\u00e8re \u00e0 l\u2019approche de midi.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Les habitants de la ville semblent s\u2019\u00e9veiller d\u2019un long sommeil, porteurs d\u2019une soif de vivre renouvel\u00e9e, d\u2019une gratitude plus profonde et d\u2019un attachement charnel \u00e0 cette terre habitu\u00e9e \u00e0 la compagnie de l\u2019eau, une compagne fid\u00e8le, bien que parfois cruelle.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00c0 Souk Sebta comme \u00e0 Souk Al-Henna, les marchands inspectent leurs \u00e9tals, essuient l\u2019humidit\u00e9 qui s\u2019est incrust\u00e9e dans les angles des murs et reprennent le rituel des longues n\u00e9gociations. Entre deux ventes, on \u00e9change des confidences sur les jours sombres, louant la bienveillance de la Providence qui a \u00e9pargn\u00e9 l&rsquo;essentiel : leur gagne-pain.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Chaque instant a ses urgences. Si l\u2019affluence reste timide sur les rayons de pr\u00eat-\u00e0-porter, les \u00e9piceries ne d\u00e9semplissent pas : on pr\u00e9pare les provisions de Ramadan. Les fours tournent \u00e0 plein r\u00e9gime pour rattraper le temps perdu, tandis que devant les guichets automatiques, les habitants patientent pour puiser dans des \u00e9conomies devenues vitales.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Partout o\u00f9 il y a foule, une joie collective \u00e9clate et irradie : celle d\u2019avoir arrach\u00e9 la ville aux griffes des flots rugissants, malgr\u00e9 la pointe de douleur pour les d\u00e9g\u00e2ts, jamais irr\u00e9versibles, que l\u2019eau a afflig\u00e9s aux murs, aux poches et aux c\u0153urs.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le long de l\u2019avenue Attahrir, Mohamed Touijer, retrait\u00e9 de l&rsquo;enseignement, sirote son th\u00e9 \u00e0 la menthe dans un coin ensoleill\u00e9 d&rsquo;un caf\u00e9 qui venait d\u2019ouvrir ses portes. En ce moment o\u00f9 la lumi\u00e8re semble pourchasser l\u2019ombre, le septuag\u00e9naire, le c\u0153ur r\u00e9sign\u00e9, le regard perdu dans l&rsquo;horizon, balbutie des louanges au Cr\u00e9ateur.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0J\u2019ai quitt\u00e9 ma maison avec ma femme \u00e0 deux heures du matin, devan\u00e7ant l\u2019appel des autorit\u00e9s. Quand l\u2019eau monte, jouer avec l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 devient un jeu dangereux\u00a0\u00bb, confie-t-il avec la sagesse de ceux qui ont tout vu.<\/strong><\/p>\n<p><strong>De retour de Tanger, il a trouv\u00e9 la serrure de sa porte en bois gripp\u00e9e par l\u2019humidit\u00e9, mais son c\u0153ur a bondi de joie en revoyant ses livres, mis \u00e0 l\u2019abri sur les \u00e9tag\u00e8res les plus hautes, parfaitement secs.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Un peu plus loin, entre deux commandes, le serveur s\u2019affairait \u00e0 d\u00e9molir un muret de fortune \u00e9rig\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te devant l&rsquo;entr\u00e9e du caf\u00e9. Beaucoup ont tent\u00e9 ces remparts d\u00e9risoires ou empil\u00e9 des sacs de sable. Mais la ruse n\u2019a pas suffi dans les zones basses proches de Oued Loukkos, particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019embouchure nord, l\u00e0 o\u00f9 la ville s&rsquo;incline devant le fleuve.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Apr\u00e8s un long silence, l\u2019appel du muezzin r\u00e9verb\u00e8re de nouveau dans le ciel de cette cit\u00e9 impr\u00e9gn\u00e9e de spiritualit\u00e9, terre de saints et de savants. Personne n\u2019imaginait que l\u2019appel \u00e0 la pri\u00e8re puisse un jour s&rsquo;interrompre.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Pour Mohamed El Barrak, jeune muezzin de la mosqu\u00e9e Abi Al-Mahasin Al-Fassi, la reprise de l\u2019adhan a un \u00e9cho particulier. Une larme brille dans ses yeux alors qu\u2019il nettoie, manches retrouss\u00e9es, la maison d\u2019Allah et range les fournitures, en compagnie d\u2019autres agents du minist\u00e8re des Habous.<\/strong><\/p>\n<p><strong>S\u2019il a mal v\u00e9cu cet exil forc\u00e9 loin de son rituel quotidien, il se languit d\u00e9j\u00e0 des nuits de Ramadan, quand les lustres de la Grande Mosqu\u00e9e, joyau aux m\u00e9moires romaines, portugaises et andalouses, illumineront les veill\u00e9es religieuses du mois b\u00e9ni et les pri\u00e8res de Tarawih.<\/strong><\/p>\n<p><strong>La vie reprend, doucement, avec assurance. Elle se niche dans le sourire de cet enfant portant le maillot de Hakimi, c\u00e9l\u00e9brant un but imaginaire ; dans le brouillard parfum\u00e9 d&rsquo;une grillade populaire ; dans les cris des chauffeurs de taxi offrant des courses \u00ab\u00a0toutes directions !\u00a0\u00bb; ou dans les taquineries des joueurs de Parchis, tout comme dans les larmes \u00e9touff\u00e9es de cette famille qui d\u00e9charge ses valises, accueillie par des voisins d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans le quartier antique de Bab El Oued, les ruelles s&rsquo;animent au gr\u00e9 du labeur habituel des m\u00e8res de famille. Les v\u00eatements s\u00e8chent au soleil, les tapis sont d\u00e9ploy\u00e9s sur les toits. Les mains sont rougies par les produits de nettoyage, mais, m\u00eame band\u00e9es, elles ne l\u00e2chent rien.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0You\u2019ll never walk alone\u00a0\u00bb. Ce slogan des stades anglais semble prendre vie ici, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du quartier, o\u00f9 une interminable caravane de camions-citernes s&rsquo;active sans rel\u00e2che. Venus de Souss-Massa, de Casablanca ou de l\u2019Oriental, ces renforts sont le visage noble de la solidarit\u00e9 marocaine.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Sur le marchepied d\u2019un v\u00e9hicule immatricul\u00e9 \u00e0 Oujda, un jeune volontaire avale un repas rapide avec des coll\u00e8gues rencontr\u00e9s la veille. Entre des accents qui se m\u00e9langent, une fraternit\u00e9 se tisse dans la boue des \u00e9gouts que l&rsquo;on cure, les plantes qui s\u2019agrippent aux murs.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Cette \u00e9pop\u00e9e de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 a mobilis\u00e9 nuits et jours des soldats de l&rsquo;ombre. Sur Hautes instructions Royales, les autorit\u00e9s, aux plans central, provincial et local, se sont port\u00e9es au chevet de la population. Mais l&rsquo;\u00e9lan solidaire a \u00e9t\u00e9 aussi port\u00e9 par des initiatives citoyennes.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mustapha Beryich, acteur associatif et \u00ab\u00a0p\u00e8re spirituel\u00a0\u00bb de plus de 120 enfants aux besoins sp\u00e9cifiques, a redoubl\u00e9 d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 pour s&rsquo;adapter \u00e0 l\u2019urgence du moment. Avec ses coll\u00e8gues, ils ont mis sur pied, en un temps record, un r\u00e9seau de m\u00e9decins et de b\u00e9n\u00e9voles pour assurer le suivi psychologique et m\u00e9dical des enfants d\u00e9plac\u00e9s par la crue.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Pour Mustapha, pur enfant de Ksar El K\u00e9bir, l&rsquo;inondation est un chapitre d&rsquo;un livre tr\u00e8s ancien. \u00ab\u00a0Le fleuve n&rsquo;oublie jamais son lit\u00a0\u00bb, rappelle-t-il. Ici, on grandit berc\u00e9 par les r\u00e9cits des grands-m\u00e8res sur l&rsquo;Oued qui, en d\u00e9bordant, blesse la terre mais la rend fertile.<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0M\u00eame celui qui, \u00e0 un moment de sa vie, s\u2019est senti \u00e9cras\u00e9 par l\u2019ennui et r\u00eavait d\u2019un autre horizon, loin d\u2019une petite ville comme Kasr El K\u00e9bir, finit par revenir, emport\u00e9 par une nostalgie profonde et un amour renouvel\u00e9 pour sa ville natale\u00a0\u00bb, dira-t-il, sur un ton serein.<\/strong><\/p>\n<p><strong>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que partage sans r\u00e9serve l&rsquo;historien Mohamed Akhrif, pour qui l\u2019inondation est un \u00ab\u00a0invit\u00e9 habituel\u00a0\u00bb dans cette ville. L\u2019homme, qui garde toujours en m\u00e9moire les images de la grande crue de 1963, \u00e9voque le surnom de \u00ab\u00a0Venise de l&rsquo;Afrique\u00a0\u00bb, m\u00e9taphore de ce corps-\u00e0-corps s\u00e9culaire entre l&rsquo;homme et l&rsquo;eau.<\/strong><\/p>\n<p><strong>En \u00e9vacuant \u00e0 contre-c\u0153ur sa maison, il n\u2019avait peur que pour son inestimable tr\u00e9sor : ses manuscrits et ses archives. Aujourd&rsquo;hui, M. Akhrif sourit en voyant sa ville retrouver sa superbe, la place qui est la sienne dans l\u2019histoire et la g\u00e9ographie du pays.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ksar El K\u00e9bir est unique, jusque dans son cimeti\u00e8re qui porte le nom de Moulay Ali Boughaleb, un c\u00e9l\u00e8bre mystique andalou. L\u00e0, les st\u00e8les font face aux grandes avenues, faisant du royaume des morts un voisin naturel de celui des vivants.<\/strong><\/p>\n<p><strong>La ville regarde d\u00e9sormais vers l&rsquo;avenir, r\u00e9concili\u00e9e avec son pass\u00e9 et avec ce qui coule dans ses veines : la m\u00e9moire de l&rsquo;eau.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au coin de l&rsquo;avenue 20 Ao\u00fbt, Hassania enlace ses clientes apr\u00e8s une absence forc\u00e9e de dix-huit jours. 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